Quelle est la typologie des contributeurs au « Grand Débat National » ? Qui sont vraiment les citoyens qui ont participé aux réunions ? Une première approche réalisée par le quotidien Paris Match.

Avec notre outil «le Poids des mots», nous avons traité 250 000 contributions sur le site Internet officiel du grand débat national. 

Mieux vaut ne pas avoir le vertige. Et, d’emblée, abandonner l’idée de pouvoir tout lire. Les contributions des citoyens, sur la seule plateforme du gouvernement, totalisaient plus de 94 millions de mots début mars. Devant leur clavier, les participants sont prolixes. Les thèmes (avec quatre parties définies : «Démocratie et citoyenneté», «Fiscalité et dépenses publiques», «Organisation de l ’Etat et des services publics», «Transition écologique») étaient largement imposés et les questions orientées, mais cela n’a pas empêché les contributeurs de rédiger des milliers de propositions.

A chaque auteur, son style. Il y a d’abord ceux qui indiquent leurs coordonnées, au cas où «quelqu’un» voudrait les rappeler. Ceux-là, souvent, déclinent leur profession. On croise un écrivain, des professeurs d’université émérites, un ancien préfet, un retraité d’EDF, un commerçant, une jeune ingénieure, un ex-chef d’entreprise, un ancien militaire, un économiste danois, un ouvrier, une contrôleuse de gestion… Certains font des démonstrations argumentées, donnent des exemples, s’appuient sur des données chiffrées, organisent leur pensée en commençant les phrases avec des tirets, multiplient les connecteurs logiques pour dérouler leur raisonnement. D’autres racontent leur histoire, parfois bouleversante, convoquent les membres de leurs familles («mon fils», «ma fille») pour ensuite proposer leurs idées, passant ainsi de l’individuel au collectif. Les phrases peuvent être émaillées de citations : La Fontaine, Gandhi, Pierre Dac, Molière, Marivaux, Coluche, Brassens, Churchill, Esope, Kennedy ou Albaladejo. D’aucuns sont plus directs et interpellent les membres de la «mission», considérant que l’exercice auquel ils participent est vain. «Merci d’ouvrir la possibilité d’expression en dehors de 4 thèmes affichés. Sinon le débat serait orienté et non sincère», remarque l’un des contributeurs. «Vous plaisantez ? Vous […] l’avez vu, votre site Internet du “grand débat national”? Pas de pièces jointes, pas d’interaction entre participants (pour un débat !), des questions pff (je suis macroniste pourtant)», s’indigne un autre.

 

Analyser une telle masse de données est une gageure. Le comptage des occurrences des mots ou des expressions est biaisé, ne serait-ce que par les fautes d’orthographe et de frappe… quand ce ne sont pas les contributeurs eux-mêmes qui s’y attellent. Ainsi, dans la partie «Organisation de l’Etat et des services publics», a été reproduit près de 6000 fois un même texte, circulant par e-mail et sur les forums d’automobilistes, critiquant la limitation à 80 km/h. Une telle duplication serait, pour l’instant, l’unique cas repéré «de matraquage», assure le collège des garants, qui veille à la transparence et à la bonne tenue de ce grand débat. Ces derniers insistent aussi sur le fait que ceux qui ont pris part à l’exercice ne sont pas représentatifs de la population, à la différence d’un grand sondage, ce qui empêche de tirer des conclusions générales sur la manière dont pense la population.

Pour étudier les contributions des Français, nous avons mis à profit «le Poids des mots», notre outil développé́ pendant la campagne présidentielle et ensuite utilisé pour déchiffrer le discours d’Emmanuel Macron. Une approche complétée par une lecture approfondie –quoique loin d’être exhaustive– de plus de 250 000 contributions mises en ligne jusqu’au 17 février.

Explications :Quelles restitutions pour le grand débat national?

Alors qu’Emmanuel Macron a lancé le grand débat pour tenter de mettre fin à la crise des gilets jaunes, ni son nom ni celui du mouvement contestataire ne figurent parmi les mots les plus cités. L’expression «gilet(s) jaune(s)» apparaît à une fréquence de 2,6 occurrences pour 100 contributions, contre 2,5 pour «Macron». L’hostilité envers le chef de l’Etat y est visible. Par exemple, 6% des occurrences de «Macron» correspondent au slogan «Macron démission». Les insultes n’ont pas toutes été retirées par les modérateurs. Quelques fans se manifestent dans la discussion, comme cet ancien «dirigeant de PME», qui vilipende les «gilets jaunes» puis ajoute : «Je sais notre Président assez brillant et intelligent pour faire ce qu’il y a de mieux pour notre pays». Nicolas Hulot, qui a quitté le gouvernement il y a six mois, est davantage cité que ses anciens collègues. L’affaire Benalla, fardeau de l’exécutif depuis l’été dernier, a manifestement laissé des traces : le nom de l’ancien collaborateur du président est plus cité que ceux des membres du gouvernement.

La TVA au cœur des préoccupations

Si les revendications du mouvement des ronds-points sont commentées, elles ne font pas consensus. A propos du RIC, une des rares demandes à avoir survécu aux 17 «actes» des manifestations, certains insistent pour qu’il ne porte pas «sur tout et n’importe quoi» et qu’il soit activé à partir d’un certain nombre de signatures (1 million, 700 000, 100 000, 500 000…). La TVA, très présente dans le discours des gilets jaunes, se retrouve au cœur des contributions. C’est même l’impôt le plus cité. Deux propositions se dégagent, associées au terme «produits» (28e le plus employé dans les contributions consacrées à la fiscalité) : la baisser sur les produits de première nécessité, l’augmenter sur ceux de luxe. Parmi les autres impôts les plus mentionnés, l’ISF, dont le rétablissement est pourtant l’un des sujets exclus du débat par Emmanuel Macron. Ainsi, 18% des occurrences correspondent à «rétablir l’ISF», «remettre l’ISF» ou «réinstaurer l’ISF» (non précédées de la négation).

Analyse :Que révèlent les échanges entre Emmanuel Macron et les maires?

Les contributeurs veulent-ils plus d’impôts ou moins d’impôts? Tout dépend du sujet. Dans la partie «Fiscalité et dépenses publiques», leur position est claire : parmi les choix restreints proposés pour «financer les dépenses sociales», la réponse «Augmenter les impôts» recueille le moins d’approbation. L’expression «Moins d’impôt(s)» apparaît à une fréquence de 1,6 occurrence pour 100 contributions, et l’adage «trop d’impôt tue l’impôt» est présent plusieurs centaines de fois dans les réponses. Pourtant, dans les contributions sur la «transition écologique», «taxer» est le quatrième verbe à l’infinitif le plus écrit. Les occurrences «moins taxer», «taxer moins» ou «ne pas taxer» sont ultra-minoritaires et font parfois référence à des mesures précises, par exemple baisser les taxes sur les produits bio. La fiscalité verte, trois mois après l’abandon de la hausse de la taxe carbone, n’est pas pour tous un repoussoir. D’autres mots émergent, alors qu’ils n’étaient pas présents dans le questionnaire. «Santé» se classe parmi les 25 premiers de la partie sur la fiscalité́, loin devant «logement», «chômage» ou «salaire(s)». Dans «Démocratie et citoyenneté́», «vote» renvoie dans plus d’un cas sur cinq au «vote obligatoire». Cette mesure ne fait pourtant pas l’objet d’une question spécifique, contrairement au «vote blanc» dont les contributeurs sont invités à imaginer des modalités de prise en compte aux élections.

L’immigration

La décision du président d’inclure la question de l’immigration dans le grand débat avait fait l’objet d’une polémique dès son allocution du 10 décembre dernier. Finalement devenue l’un des chapitres de la partie «démocratie et citoyenneté», elle fait tout de même l’objet de quatre questions spécifiques. «Immigration» figure dans les 40 mots les plus fréquents dans les contributions de cette partie, devançant par exemple «référendum». Selon notre décompte, 9% des occurrences correspondent à l’expression «immigration choisie», ce qui semble faire écho à la possibilité d’instaurer des quotas, déjà évoquée par Emmanuel Macron dans sa lettre aux Français. Le vocabulaire caractéristique de l’extrême droite est en revanche peu présent. Certaines expressions comme «immigration massive», «grand remplacement», «submersion migratoire» ou «remigration» sont rares. Tous les contributeurs ne sont pas hostiles à l’immigration, «naturelle et normale» selon l’un d’eux. «L’immigration n’est pas le problème si on est conscient des enjeux de la Mondialisation. On ne peut pas défendre la liberté de circulation des biens et des personnes, le tourisme et les lois économiques en rejetant les victimes», ajoute un autre. Par ailleurs, dans cette même partie, tous les propos explicitement racistes n’ont pas été envoyés dans la «corbeille», où figurent les contributions rejetées par les modérateurs du site : certains apparaissent bel et bien dans les données publiées par le grand débat.

L’un des principaux risques encourus par le gouvernement avec ce débat est de générer une frustration. Avant même que les premières synthèses ne soient réalisées, plusieurs responsables politiques évoquent déjà des réformes prétendument réclamées par les contributeurs… qui se révèlent parfois très marginales. Un ministre parle, par exemple, de la suppression de l’Ena. Certes, l’école est critiquée, car elle «ne forme que des automates réglés sur la même fréquence», mais cette demande revient cinq fois moins souvent que la disparition du Sénat! De même, un autre ministre affirme que les citoyens réclament des élus expérimentés. Or ce dernier sujet est minoritaire. Ce que les participants attendent plutôt de leurs représentants, c’est qu’ils soient moins nombreux, plus exemplaires et qu’ils ne cumulent pas les mandats. Ils proposent même d’introduire le tirage au sort des citoyens pour constituer une partie des assemblées.

Le président de la République avait demandé de faire remonter les «propositions rock’n’roll». Un contributeur suggère de mettre en ligne un site intitulé «Dans la peau de Darmanin» qui permettrait de simuler le poste de ministre du budget pour que «chacun puisse se rendre compte de l’efficacité de certaines mesures et de la difficulté de l’exercice». Mais d’autres pourraient avoir entendu le chef de l’Etat: une poignée de participants a suggéré la création d’un jour férié en l’honneur de Johnny Hallyday. «Chavirer les foules» et «Allumer le feu». Tout se tient.

Paris Match || Mis à jour le 

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